Julie Aubé: agrotourisme & consommation locale

Crédit: Julie Aubé & Caribou

Salut!

On poursuit notre dossier spécial consommation locale avec un nouveau point de vue sur la question; celui de Julie Aubé nutritionniste gourmande spécialisée dans les communication en alimentation. Le moins que l’on puisse dire c’est que Julie, la consommation locale elle connait ça! Elle a même dédié un livre à cette thématique puisqu’elle est l’auteure de Prenez le Champ, un ouvrage qui présente les producteurs et les agriculteurs locaux et qui nous invite au voyage et à la découverte afin de partir à leur rencontre et savourer toutes les richesse du terroir québécois.
Bref, je laisse la parole à Julie qui a gentiment accepté de répondre à mes questions afin de partager son point de vue et sa vision de la consommation locale.

Selon la définition établie, « local » implique un rayon de 150 à 250 km, et pour toi que veux dire local?

Il y a bien sûr cette notion de kilométrage – quand c’est très près c’est génial! – mais ça dépend des produits. Par exemple, je mange local quand je privilégie les crevettes nordiques du Golfe aux crevettes exotiques d’Asie. Et ce même si Sept-Îles est à plus de 250 km de Montréal! Même chose pour un saucisson de Kamouraska, un fromage de chèvre de Bellechasse ou une bière de Charlevoix. Pour bien des produits, entre autres les fruits et légumes, local peut rimer avec proximité en termes de kilomètres. Pour certains autres, local rime avec « québécois ».

De façon générale, manger local c’est aussi identitaire, et je me reconnais dans l’identité québécoise. Un fromage ou une bière du Québec, quelle que soit la région, c’est un produit de « chez-nous » dans le sens identitaire du concept.

Cela dit, j’aime autant que possible savourer les produits venant des régions que je visite au fil des semaines, en d’autres termes : « manger régional ». La bière de Charlevoix est excellente, mais si je suis en Mauricie je vais privilégier les bières de Mauricie.

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Tu as récemment publié un livre intitulé « Prenez le champ », il invite les gens à faire de l’agrotourisme, c’est-à-dire à aller rencontrer les agriculteurs et les artisans gourmands nous entourant. Une belle invitation à consommer local, comment t’es venue l’idée d’en faire un livre?

Prenez le champ, c’est d’abord et avant tout un hommage aux producteurs qui nous donnent accès à une alimentation de proximité et de qualité produite avec soin et avec passion. Puis, si bien manger réfère à la fois aux saveurs et à la qualité nutritive des aliments, impossible de s’en contenter. Bien manger, c’est pour moi beaucoup plus large que ça. Quand on a la chance de manger à sa faim tous les jours, il importe de se responsabiliser petit à petit aux impacts de nos choix alimentaires, en privilégiant le plus souvent possible des aliments locaux, saisonniers, peu emballés, achetés en circuits courts, moins transformés et préparés artisanalement (plutôt qu’industriellement). Des aliments cultivés ou produits dans le respect de l’environnement, par des gens passionnés qui vivent de leur production et vitalisent le territoire à travers elle. Bien manger, ça implique également de cuisiner ces aliments avec soin, de les savourer sans gaspiller et de les partager avec plaisir!

L’agrotourisme et le tourisme gourmand ont cela de formidable qu’ils nous outillent et contribuent, de façon fort savoureuse, à faire de nous des mangeurs curieux, sensibles et responsables!
C’est pourquoi rapprocher les consommateurs de ceux qui produisent nos aliments prend une place de plus en plus importante dans mon discours de nutritionniste gourmande. C’est pourquoi j’ai écrit Prenez le champ.
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Que réponds-tu aux gens qui disent que local = plus cher et difficile d’accès?

C’est certain qu’il y a des gens pour qui les ressources budgétaires sont plus limitées et qui ont besoin de denrées abordables. Or, il y a certainement une distinction à faire entre un produit local abordable de base (ex.: pomme, patate, oignon, chou…) et un produit fin local (fromager fermier, vinaigre artisanale, confiture fine…). J’ai l’impression qu’on se réfère souvent aux « produits fins » quand on dit que le « local » est cher. La pomme locale n’est pas plus chère que la pomme de Washington. Le « local » peut être tantôt cher, tantôt abordable, selon le type de produits dont on parle. Et selon le moment de l’année.
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Crédit: Le Soleil

En effet, en saison d’abondance, les produits frais locaux sont nombreux, abordables et accessibles. De plus, avec un peu de temps et quelques habiletés culinaires, il est possible de « prolonger » l’abondance en congelant, cuisinant et transformant les produits frais. De façon générale, il existe plein de trucs pour réduire le coût de son épicerie. Cuisiner est certainement un de ceux qui a le plus d’impact. Les sauces et les muffins qu’on cuisine soi-même (même en utilisant des produits locaux!) reviennent moins cher que les produits transformés du commerce. Réduire sa consommation de viande est un autre truc : de façon générale, on en consomme trop, alors que des sources de protéines économiques telles que les légumineuses sont sous-utilisées. Avec le même budget d’épicerie, on peut opter pour une viande locale provenant d’une ferme familiale du Québec, mais si on n’en mange pas tous les jours en alternant avec d’autres types de protéines, le budget final revient au même. Cuisiner davantage et manger moins de viande sont deux exemples de saines habitudes qui sont non seulement à favoriser pour tous, mais qui permettent aussi d’économiser tout en achetant local. Enfin, faisons un lien avec la question précédente :


Acheter en circuit court (directement auprès de producteurs au marché fermier ou à la ferme) permet souvent de faire des économies en réduisant les intermédiaires, un atout de plus pour faire de l’agrotourisme!

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Enfin, je crois qu’on gagne a manger un peu plus en fonction des saisons. Par exemple, l’hiver, plutôt que d’acheter chaque semaine du brocoli d’une serre du Mexique, je mise davantage sur la panoplie de légumes du Québec qu’on trouve à l’année (choux, navets, patates douces, pommes de terre, betteraves, oignons, courges, carottes, poireaux et j’en passe!). On est des consommateurs « gâtés », conditionnés à avoir de tout en tout temps, et on prend cette accessibilité pour acquis. À preuve : l’émoi des consommateurs, l’hiver passé, quand le chou-fleur américain est monté à 8,99$. La même semaine, je recevais mon panier des «Bio locaux» (panier bio d’hiver composés des produits de plusieurs fermes qui travaillent ensemble) : ma table débordait de carottes, pommes de terres, de courges, de poireaux, de pommes et de pousses, le tout provenant de fermes locales et bio, livré près de chez moi, pour une vingtaine de dollars et des poussières. J’en ai eu beaucoup plus pour mon argent qu’en achetant du chou-fleur conventionnel et étranger! Je pense qu’il y a des réflexions à avoir sur la « normalité » à avoir accès à tout en tout temps, et à repenser petit à petit nos façons de s’approvisionner.

Local veut-il nécessairement dire qualitatif? Penses-tu qu’il puisse y avoir une confusion dans le fait d’assimiler local à bio ou qualitatif au même titre qu’il peut y avoir une confusion à assimiler bio et santé?

Effectivement, local ne veut pas dire bio : local, tel que discuté à la question #1 est une question de distance et d’identité. Bio est une façon de pratiquer l’agriculture.

En 2015, tu as lancé le Défi Boire local, peux-tu nous en dire plus?

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crédit @Simon l’Archevêque

Avec plaisir! J’ai lancé et relevé le premier « Défi Boire Local » l’été dernier. Le concept : 100% des boissons alcoolisées bues de la Saint-Jean-Baptiste (fin juin) à la Fête du travail (début septembre) sont québécoises, sans exception. L’objectif : créer un contexte amusant pour approfondir l’exploration et la découverte des nombreuses et savoureuses boissons d’ici.

L’idée n’est pas de boire plus que d’habitude, mais de profiter de l’été pour prendre le temps de s’intéresser davantage à nos options locales. Pour la bière et le cidre, je dirais que c’est plutôt facile, je bois déjà sans doute 95-99% local pour ces produits.
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Le défi est plus grand pour le vin québécois. Il y a plusieurs préjugés sur le vin du Québec, souvent propagés par ceux qui n’y ont pas goûté depuis longtemps! 😉 Puis, certains bons produits sont moins disponibles en SAQ et sur les menus des restaurants.
Au resto, durant le Défi, il m’arrive souvent de boire une bière locale faute de vin local offert au menu, même si j’aurais eu envie de vin! Ce serait chouette que les restaurateurs offrent au moins un choix. Les bons produits existent, il suffit parfois de prendre le temps de s’y intéresser. Chez moi, c’est facile, puisque je visite plusieurs vignobles dans mes virées agrotouristiques, donc je fais le plein directement chez les producteurs.
Que vous fassiez comme moi le « Défi Boire Local » complet (de la Saint-Jean à la Fête du travail), ou que vous le fassiez à temps partiel au fil des occasions, l’esprit du Défi est celui du plaisir de la découverte des saveurs et du savoir-faire local. Si le Défi vous inspire à choisir des boissons du Québec un petit peu plus souvent que c’est le cas habituellement, c’est mission accomplie! Et je vous garantis de belles découvertes. (Il y en a d’ailleurs plusieurs à faire en suivant le mot-clic #DefiBoireLocal sur Instagram. Un concours, dont les détails sont sur mon site, est en cours jusqu’à la fin du Défi).

Crédit: hopera.ca
Crédit: hopera.ca


Et enfin, la question qui déculpabilise quel est le produit non local dont tu ne pourrais te passer?

Le café.
Mais faute d’avoir un producteur local que je connais et que je peux visiter, j’achète du certifié bio et équitable et le plus souvent en commerce direct, de coopérative de travail, ou de sources qui réduisent au maximum les intermédiaires et qui garantissent de bonnes conditions de travail ainsi qu’un respect de l’environnement.
À noter que c’est un produit qui ne pousse pas ici. Dans la même ligne d’idée, je mange aussi du citron, de l’huile d’olive, du parmesan, des ananas, du chocolat et des bananes. Encore ici des aliments qui ne poussent pas ou qu’on ne fait pas chez nous. Il y a une distinction à faire entre les aliments disponibles localement et ceux qui ne le sont pas du tout. Par contre, vous ne me verrez jamais acheter des fraises de la Californie ou des pommes vertes des États-Unis.